La plus belle lettre d'un père à son fils

J'ai lu des pages qui m'ont bouleversée cette semaine et j'ai envie de les partager avec vous aujourd'hui. Je serais heureuse d'avoir votre avis à leur sujet.

L’écrivain colombien Héctor Abad, dans le roman autobiographique L’Oubli que nous serons, rend un hommage vibrant à l’homme accompli et extraordinaire que fut son père (qui s’appelait lui aussi Héctor Abad) : épidémiologiste, au premier rang de la lutte politique et médicale contre les inégalités, promoteur de mesures d’hygiène qui ont sauvé des milliers de vies, infatigable défenseur des droits de l’homme, il a fini par être assassiné par des milices proches du pouvoir en 1987. C’était aussi un père qui adorait ses enfants. L’écrivain reproduit dans son roman une magnifique lettre qu’il a reçue de lui.


Cette lettre me semble essentielle, aussi bien pour les parents, les éducateurs , les coachs, que pour les jeunes qui la liront. Car ce que nous devons aspirer à être, c’est ce que nous sommes. Profondément. Tout le reste est secondaire.




"Mon fils adoré : avoir une dépression à ton âge est chose plus courant qu’il n’y paraît. Je me souviens en avoir eu une très forte à Minneapolis, Minnesota, quand j’avais vingt-six ans et je fus sur le point de m’ôter la vie. Je crois que l’hiver, le froid, le manque de soleil, pour nous, être tropicaux, est un facteur déstabilisant. Et pour te dire la vérité, l’idée que tu débarques ici avec tes valises et prêt à envoyer toute cette vie européenne se faire foutre nous comble de bonheur, ta mère et moi. Tu as plus que gagné l’équivalent de n’importe quel « diplôme » universitaire et tu as si bien employé ton temps à te former culturellement et personnellement qu’il est presque naturel que tu t’ennuies à l’université. Tout ce que tu feras à partir de maintenant, que tu écrives ou n’écrives pas, que tu obtiennes des diplômes ou pas, que tu travailles dans l’entreprise de ta mère, ou à El Mundo ou à [l’université de] La Inés, ou en donnant des cours dans un collège, ou des conférences (…) ou comme psychanalyste de ton père, ta mère, tes sœurs et tes parents, ou en étant simplement Héctor Abad Faciolince, sera bien ; ce qui importe, c’est que tu ne cesses pas d’être ce que tu as été jusqu’à présent, une personne qui, par le simple fait qu’elle est ce qu’elle est, non par ce qu’elle écrit ou n’écrit pas, ou brille ou joue le jeu, mais parce qu’elle est comme elle est, s’est gagné la tendresse, le respect, l’estime, la confiance, l’amour de la plupart de ceux qui te connaissent. Ainsi voulons-nous te voir toujours, non comme un futur grand écrivain, journaliste, conférencier, professeur ou poète, mais comme le fils, le frère, le parent, l’ami, l’humaniste qui comprend les autres et qui n’aspire pas à être compris. Qu’est-ce que cela peut faire ce que l’on croit de toi, quelle importance le clinquant, pour nous qui savons qui tu es, toi ! (…)

Tu sais très bien que nos ambitions, à ta mère et moi, ne vont pas à la gloire, ni à l’argent, ni même au bonheur, ce mot qui a l’air si joli mais si rarement accessible et à peine pour de brefs moments (ce qui fait qu’on l’apprécie tant) ; il nous suffit qu’ils acquièrent le bien-être, ce mot plus solide, plus durable, plus possible et plus accessible. Très souvent, nous avons parlé de l’angoisse de (…) tant de quasi-génies que nous connaissons personnellement (…). Rappelle-toi Goethe : « Grise est, mon ami, toute théorie (et j’ajouterai tout art), mais seul est vert l’arbre doré de la vie. » Ce que nous voulons, c’est que tu vives. Et vivre signifie de bien meilleures choses qu’être célèbre, obtenir des diplômes et gagner des prix. Je crois que moi aussi, j’avais une ambition démesurée en matière politique quand j’étais jeune et pour cela, je n’étais pas heureux. Et de ce bonheur font partie Cecilia, toi, et tous mes enfants et petits-enfants (…). Je crois que les choses sont aussi simples que cela, après en avoir fait le tour et les avoir tellement compliquées. Il faut tuer cet amour de choses aussi évanescentes que la célébrité, la gloire, le succès.

Bon (…), tu sais bien ce que je pense de toi et de ton avenir. Tu n’as pas à t’angoisser. Tu es en bonne voie et tu iras de mieux en mieux. Mieux chaque année et, quand tu atteindras mon âge ou celui de ton grand-père et que tu pourras jouir des paysages de ce terrain de La Inés que je pense vous laisser, avec du soleil, de la chaleur et de la verdure, tu verras que j’avais raison. Ne supporte rien au-delà de ce dont tu te crois capable. Si tu veux revenir, nous t’accueillerons à bras ouverts. Et si tu regrettes et veux t’en retourner, nous ne manquerons pas non plus de t’acheter un aller et retour. Et n’oublie jamais que le plus important est ce dernier.


Ton père qui t’embrasse."